La cuisine, mon histoire, ma passion

Toujours j'avais aimé le jardin de ma grand-mère. Les trois marches qui y menaient arrivaient à un simple portillon de bois. Il était maintenu par une ficelle et servait non pas à éviter le visiteur, mais à éviter que les poules, canards ou lapins ne puissent s'échapper, car ils vivaient là en semi-liberté.

Le jardin s'épanouissait d'emblée par les fleurs, qui prospéraient de façon désordonnée et sauvage sur un rectangle de deux mètres de long et dix de large. C'était joli, certes, mais je n'y prêtais guère attention. Venaient ensuite les aromatiques, mon coin préféré. Il y avait là du persil et du cerfeuil, de la ciboulette et de la sauge bien sûr. Mais aussi de la sarriette et du romarin, de la coriandre et de l'origan, des senteurs qui promettaient la Méditerranée et l'orient. De senteurs qui étaient un voyage immobile, une ivresse casanière.

Un jour, vers mes douze ans, n'y tenant plus, je coupai de la coriandre en grande quantité avec la frénésie conquérante de la jeunesse, et mis ce trésor dans un sac, avec la ferme intention de l’emporter dans l'appartement de mes parents comme un butin pris à l'abordage par des pirates.

Mais la fragrance subtile eut tôt fait de me dénoncer, une fois revenu dans la salle à manger. Grand-père frémit des narines dès mon entrée. Grand-mère ouvrit mon sac, je n'en menais pas large. Au lieu de me gronder, elle fit un large sourire, et puis me dit : « C'est bien, mais il faut en faire quelque chose maintenant. Tu as coupé la coriandre, tu vas nous cuisiner un bon petit plat ».

Et elle que j'avais toujours connue derrière les fourneaux, elle dont la cuisine était pour moi comme un don du ciel, merveilleux et inaccessible, elle dont les mains étaient calleuses d'avoir empoigné à pleines mains les anneaux brûlants du four à bois la moitié de sa vie, disposa sur la table deux blancs de poulet, des oignons, des tomates, du citron confit, des pommes de terre coupées en tranche, des olives et des amandes et me dit : « Et bien, qu'est ce que tu attends ? ». Je pleurai toutes les larmes de mon corps en épluchant les oignons, mais elle ne céda rien, et je dus réaliser du début à la fin, toute seule, sous sa direction à la fois sévère et bienveillante, ce plat rustique qui m'enchantait. Et ressemblait un peu à une tajine (mais sans doute ma grand-mère ignorait-elle ce mot), bien qu'il ait été issu, comme toutes ses recettes, à la fois de la tradition et de son imagination. Ma grand-mère faisait de la gastronomie sans le savoir.

Au départ, je pris cela un peu comme une brimade, j'étais vexée d'avoir été prise, au sens propre, la main dans le sac. Mais peu à peu je devins fière d'être en train d'accomplir ce qui me semblait un véritable exploit. Et puis, toutes ces odeurs qui se libéraient dans la poêle, toutes ses saveurs qui s'harmonisaient sous mes yeux, cela était simplement magique.

L'apothéose, ce fut quand nous passâmes à table. Ma grand -mère, malicieuse et fière de moi, annonça à toute la tablée que j'avais réalisée seule le plat, et dès la première bouchée les compliments fusèrent. Je rougis d'abord, puis, goûtant moi-même à mon œuvre, je fus bientôt persuadée que rien au monde, jamais, non vraiment jamais, à part peut-être quand même la glace à la framboise de grand-mère, n'avait eu une saveur comparable.

A compter de ce jour, je fréquentai la cuisine avec assiduité. Et quand je ne le faisais auparavant que pour chiper un morceau de pâte à tarte ou lécher une cuillère de confiture, je devins attentive à la façon dont mamie grise (je l'appelais ainsi à cause de la couleur de son tablier, qui était celle de ses cheveux) s'y prenait. Cela devint une vraie passion. Et comme elle était toute heureuse de pouvoir espérer que son savoir et son expérience ne seraient peut-être pas perdus, nous devînmes vite très complices, une complicité qui dura jusqu'à sa mort.

Aujourd'hui encore, je ne peux réaliser un plat où intervient de la coriandre sans qu'un peu de douceur mélancolique et son portrait ne me reviennent à l'esprit.

En réalité, je dois tout à mamie grise. C'est elle qui m'a apprit les valeurs essentielles de la vie et qui m'ont permis de m'épanouir. C'est aussi ma tendre grand-mère qui m'a démontré que travailler apporte de la satisfaction saine. En effet, rien n'égale la sensation d'avoir accompli un travail bien fait. Je dors toujours mieux lorsque ma journée a été bien remplie et fructueuse. En général, je termine ma journée de travail par un délicieux repas, que j'ai préparé avec amour dans ma belle cuisine ...

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